mardi 22 octobre 2024

L'Histoire bafouée


Wokisme et cancel culture : en finir avec l'Occident

Comme un chantier de réflexion, larges extraits d'un article paru sur le site d'histoire, "herodote.net" sous la signature d'André Larané *


10 septembre 2022. Le grand public ignore encore pour l'essentiel les termes d'origine américaine woke, wokisme, cancel culture. Légitimés par Pap Ndiaye, ministre de l'Éducation nationale, ces termes expriment une volonté d'« annulation » de l'Histoire et de la culture occidentales dans leur ensemble.

Ce rejet fondé sur le ressentiment et la frustration est déjà à l'oeuvre dans l'enseignement, de l'école primaire à l'Université, avec des conséquences redoutables pour l'intelligence critique des jeunes générations. Ainsi que l'écrit le dessinateur Riss (Charlie Hebdo), il nourrit en réaction le vote Rassemblement national...

La cancel culture (« culture de l'annulation ») a émergé dans les universités américaines à la fin du siècle précédent comme l'atteste le romancier Philip Roth (note). Cette idéologie s'applique à « déconstruire » les savoirs issus de l'Histoire occidentale, sans égard pour la réalité, le libre débat et la confrontation des arguments.

Par un acte de foi quasi-religieux qui contredit tous les savoirs humains et ne s'embarrasse pas de la quête de vérité (Confucius, Socrate, Descartes, etc.), elle considère des phénomènes historiques et quasi-universels comme l'esclavage, la sujétion des femmes, le racisme de couleur ou la colonisation comme d'essence exclusivement occidentale alors qu'ils sont très présents dans les autres cultures, sinon même davantage.

La cancel culture s'inscrit dans la mouvance woke (« éveillé » en français) qui dénonce les discriminations que subiraient aussi bien les femmes, les homosexuels et les personnes « racisées » en Occident (Europe de l'Ouest et Amérique du nord) et appelle à des « luttes intersectionnelles » contre l'oppresseur commun, l'« homme blanc occidental hétérosexuel », réputé à l’origine de tous les maux contemporains, y compris dans le domaine social et environnemental.

À l'encontre des propagandistes du « wokisme » qui nient jusqu'à son existence, Pap Ndiaye, professeur à Sciences Po et spécialiste des relations sociales aux États-Unis, le définit avec précision dans un entretien publié par Le Monde le 8 février 2021 : « Bien que son origine soit la lutte contre le racisme, et que cette question reste essentielle, il n’y a plus une cause unique attachée au woke. C’est un ensemble de causes, qu’on peut schématiser par un grand triangle militant qui mobilise une partie de la jeunesse mondiale : un premier angle est l’antiracisme (et le mouvement Black Lives Matter), qui a montré toute sa force en 2020 ; un deuxième est l’environnement et la lutte contre le réchauffement climatique (Greta Thunberg est une figure typiquement woke) ; le troisième angle est l’égalité femmes-hommes, la défense des minorités sexuelles et la lutte contre les violences sexuelles et sexistes (#metoo). »

À cette définition-là, on peut seulement objecter que le wokisme ne mobilise qu'une étroite fraction de la jeunesse du monde occidental, dans les milieux universitaires en voie de déclassement (sciences sociales et humaines) et dans le prolétariat intellectuel précarisé et déconsidéré (enseignants, journalistes, etc.). Il a l'oreille d'une partie de la jeunesse d'ascendance africaine ou musulmane mais n'atteint pas les populations d'ascendance chinoise ou indienne.

Ce mouvement qualifié de wokisme vise donc un objectif : l'« annulation » de la culture occidentale et de tout ce qui a fait la grandeur et la beauté de notre civilisation, tout ce qui lui a valu de surpasser toutes les autres civilisations qui l'ont précédée ou côtoyée. Ces spécificités de la civilisation occidentale, que le monde entier tente aujourd'hui de s'approprier avec plus ou moins de bonheur, ont nom : la séparation de la raison et de la foi, l'émancipation des femmes, la primauté de la loi sur l'arbitraire, le respect des contrats, l'égalité des droits sans distinction de classe, de race ou de religion, la liberté d'expression et la pratique du débat (débattre, c'est « dé-battre », autrement dit éviter l'affrontement physique), l'ouverture sur l'univers et les autres cultures, etc.

C'est toute cette modernité que les militants wokistes tentent de nier et de ruiner, jugeant cette entreprise plus à leur portée que de se hisser au niveau des grands ancêtres. Ce faisant, par leurs interventions bruyantes sur les réseaux sociaux et dans les médias, ils génèrent de l'angoisse dans les classes populaires qui craignent de perdre des acquis auxquels ils sont attachés comme dans beaucoup de familles d'ascendance immigrée qui se voient ramenées à leur condition originelle.

Dans son éditorial du 2 juin 2021 (Charlie Hebdo, N° 1506), le dessinateur Riss dénonce avec justesse cette mouvance : « Le délire fasciste de la "cancel culture" ne semble pas avoir de limite. Si on devait suivre cette logique fanatique, il faudrait aussi débaptiser la capitale américaine, puisque George Washington possédait des esclaves (...).

La génération qui s'engouffre dans la "cancel culture" est pathétique car elle démontre son impuissance à écrire sa propre histoire. Incapable de se projeter dans l'avenir, sa seule contribution consiste à se tourner vers le passé et à le démonter. Ou plutôt le déconstruire. C'est le mot à la mode depuis quelques années : "déconstruire". » [...]

* André Larané a fondé Herodote.net en 2004 après une première carrière dans le journalisme scientifique. Il a publié chez Flammarion plusieurs manuels d'Histoire, régulièrement réédités : Chronologie universelle, Les grandes dates de l'Histoire de France...
Passionné d'Histoire depuis la petite enfance, le directeur de la rédaction a suivi une maîtrise d'Histoire à l'université de Toulouse en parallèle avec des études d'ingénieur à l'École centrale de Lyon (1973-1976).

https://www.herodote.net/wokisme_et_cancel_culture_en_finir_avec_l_Occident-article-2886.php


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